Traversée du fragment manquant
Raphaëlle Peria & Fanny Robin
Lauréates du Programme
BMW Art Makers 2025
Les Rencontres de la Photographie • Arles
08.07.2025 ➝ 05.10.2025
Pour embarquer au cœur de l’exposition Traversée du fragment manquant, il faut remonter le fil de l’eau et du temps afin de replonger trente-deux ans en arrière. À l’âge de trois ans, Raphaëlle Peria, accompagnée de son père et de ses sœurs, remontait le canal du Midi à bord de sa première péniche. Un moment suspendu, dont elle ne garde que de vagues réminiscences, que sa mémoire continue d’effacer progressivement. Un jour, l’album photo de famille resurgit, et avec lui, l’histoire de cette traversée qui se dévoile, page après page, et que l’artiste redécouvre délicatement, tel un bijou précieux qu’on prend soin de sortir de son écrin.
Ces archives familiales révèlent alors les sources d’inspiration qui inondent le travail de l’artiste depuis toujours : l’eau avec ses réverbérations aux mille reflets et la présence d’une nature foisonnante où les arbres sont omniprésents. Ordonnés comme des soldats robustes qui veillent sur les eaux troubles du canal, les platanes qui bordent la rive luttent en réalité pour leur survie. Sous l’épaisseur des troncs, un champignon infime mais nuisible s’est implanté, enraciné et poursuit sa folle propagation que rien ne peut arrêter. L’écorce se craquèle, se crevasse, se fissure pour s’effeuiller au moindre toucher. Les arbres, à l’enveloppe squameuse, laissent deviner la présence d’une maladie profondément installée : le chancre coloré. Ce champignon minuscule engendre pourtant des ravages incommensurables : en rongeant l’arbre de l’intérieur, il modifie ainsi tout un écosystème en place pour le mettre à nu. Bientôt, les feuillages verts et chatoyants visibles sur les photos d’enfance laisseront place à des dépouilles de troncs coupés, arrachés et brûlés comme une peau marquée sous l’effet d’un soleil trop ardent. Sensibilisée par cette situation, Raphaëlle reprend le chemin des arbres souvenirs pour immortaliser l’empreinte d’une nature vouée à disparaître...
L’exposition se traverse progressivement, comme on déroulerait le film d’une vieille pellicule. D’abord, l’histoire de Raphaëlle lorsqu’elle était encore petite fille, et bientôt, trente années plus tard, celle de tout un écosystème en basculement. On suit le fil de ce récit en mouvement, dont les fragments, parfois manquants, s’organisent en un parcours en spirale. Le dessin nous accueille d’emblée, une présence forte et singulière qui nous guidera à travers tout le parcours. Puis ce sont les différents cycles de la nature qui se dévoilent par touches successives. La végétation luxuriante visible dès l’entrée, sur les photographies d’archives, laisse pourtant entrevoir quelques signes discrets d’un bouleversement déjà en cours : les troncs des platanes, que l’artiste recouvre de feuille de cuivre, seraient-ils déjà contaminés ?Au vert foisonnant des feuillages succède un bleu diaphane, d’où surgissent des silhouettes spectrales et fantomatiques. Elles évoquent tout en transparence les arbres d’aujourd’hui, en voie de disparition, que l’artiste a photographié ce printemps. Des présences qui s’effacent, comme le suggère le titre de l’œuvre : Ils étaient quarante deux-mille. Peu à peu, c’est le cuivre, incandescent, qui se propage dans les images, recouvre tout, jusqu’à envahir entièrement le paysage. Le champignon invisible a finalement infecté chaque recoin de la nature. L’exposition s’achève avec la dernière photographie d’archive grattée, celle qui marquait autrefois la fin de la pellicule argentique. En second plan, toujours en superposition, de nouvelles espèces récemment replantées se révèlent. C’est une nouvelle perspective qui s’ouvre : si elles parviennent à résister au temps, elles pourraient, à leur tour, esquisser les contours d’un nouveau territoire à parcourir dans les années à venir.
En grattant inlassablement ces images devenues fragmentaires, l'artiste fige en toute transparence les reflets de l’absence et la trace du temps qui passe.
Fanny Robin,
Commissaire de l'exposition
BMW, partenaire des Rencontres d'Arles, présente chaque année une exposition inédite. Dédié à la création émergente, le programme BMW ART MAKERS offre une bourse à un duo artiste-curateur ainsi qu’un budget de recherche et de production des œuvres.













